Lorgues
Extrait du Bulletin de l'Association 1851-2001, n°2, 1998.

Auteur : René MERLE (historien, chroniqueur, romancier, président d'honneur de l'association 1851 . site web: www.rene-merle.com)

L'insurrection varoise de 1851 - Documents

"Trois jours au pouvoir des insurgés" est publié en brochure début février 1852 (Marseille, Olive). En 1853, Maquan publie, après enquête, une étude complète sur l'insurrection, Insurrection de décembre 1851 dans le Var, (Draguignan, Bernard), à laquelle il joint son témoignage de 1851, repris et modifié, toujours sous le titre de "Trois jours au pouvoir des insurgés".

Qui est Maquan ? Hippolyte Maquan, né en 1814, fils d'un avocat de Brignoles. Fixé à Lorgues, près de Draguignan, cet avocat légitimiste* a été un collaborateur du préfet Haussmann, il est le rédacteur de L'Union du Var. Avec d'autres notables, il est pris en otage à Lorgues par la colonne insurrectionnelle, qu'il devra suivre jusqu'à Aups.

Le 7 décembre, Maquan est retranché avec les Blancs de Lorgues dans la mairie, il assiste à l'arrivée des colonnes insurrectionnelles venues de Vidauban.

* Les Légitimistes sont les partisans du prétendant de la branche Bourbon, chassée du trône en 1830.

1 - Le Toulonnais, 19-12-51 - Début de la publication de "Trois jours au pouvoir des insurgés", d'Hippolyte Maquan.

"Comme dans toutes les masses insurrectionnelles, le burlesque y côtoyait le terrible. C'était une vision de 93 qui n'avait pas pour nous, bercés au milieu des souvenirs sanglants de notre première révolution, le mérite de l'original.

Nous avions tant rêvé de piques, de faulx et de haches que, pour notre part, notre imagination, tant de fois frappée par les récits et les peintures de nos littérateurs modernes, trouvait la réalité au-dessous du rêve.

93 avait inventé la Terreur.

1851 nous en montrait la parodie.

Ces bandes étaient universellement composées de paysans, habillés d'une manière presque ordinaire et marchant avec un certain ordre. Les fusils de chasse remplaçaient les piques traditionnelles, les faux étaient rares, on pouvait en compter jusqu'à trois. Les insurgés tenaient à imiter de leur mieux les troupes disciplinées. Les haches étaient portées en tête d'une colonne, de manière à figurer une compagnie de sapeurs. À l'exception du costume de spahi et de quelques autres excentricités, la plupart des chefs étaient en burnous et paletots. La Déesse-Raison elle-même semblait avoir dérogé, ou plutôt elle n'apparaissait qu'à titre de souvenir effacé.

La jeune femme qui paraissait remplir ce rôle n'était point sur un char, mais à pied. Son bonnet rouge, son manteau bleu dont la doublure également rouge était rejetée sur son épaule, pouvait bien relever l'éclat de son teint sans relever suffisamment sa majesté, et le drapeau qu'elle tenait dans ses mains, en gênant sa démarche, portait naturellement les esprits, peu disposés à se résigner au merveilleux démocratique, à la plaindre plus qu'à l'adorer*".

* Cf. infra : "Les femmes dans l'insurrection".

Ce texte est donc écrit à chaud, il relate une scène dont Maquan a été témoin. On le comparera aux textes II, III et IV du même Maquan, textes légèrement postérieurs, afin de mesurer le gauchissement opéré dans le sens d'une présentation effrayante de l'insurrection.

Mais on comparera aussi la vision initiale de Maquan au seul texte émanant "à chaud" du côté insurgé.

II. Hippolyte Maquan, "Trois jours au pouvoir des insurgés", in Insurrection de décembre 1851 dans le Var, Draguignan, 1853.

Maquan reprend la scène du défilé de la colonne insurrectionnelle devant la mairie de Lorgues.

"Les défenseurs de l'Hôtel de ville, se pressant aux fenêtres et sur le balcon, voient défiler, immobiles et muets, les bandes anarchiques traînant après elles de nombreux prisonniers, parmi lesquels ils ne peuvent remarquer, sans frémir d'indignation, un prêtre et un pauvre vieillard grelottant de froid sur une charrette*. Ces bandes sont sordidement vêtues et mal armées de mauvais fusils, de faux, de haches, de bâtons, de vieux sabres, de faucilles. Une jeune femme**, coiffée du bonnet phrygien, couverte d'un large manteau bleu, marche entourée de cantinières** aux éclatantes écharpes et porte un immense drapeau rouge. On distingue dans cette masse incohérente d'hommes recrutés en partie par intimidation et laissant deviner sur leurs visages une contrainte secrète, quelques chefs couverts de burnous et de paletots. On dirait une parodie de 93. Des femmes et des enfants déguenillés** se font remarquer par leur exaltation".

* Ce sont les otages de La Garde Freinet et du Luc, notables, gendarmes, Blancs notoires. Le curé est le curé des Mayons du Luc, qui s'était fait détester par ses positions anti-Rouges.
* *Cf. infra : "Les femmes dans l'insurrection".

On pourra, détail après détail, étudier le travail de réécriture qui vise à justifier la vision d'une Jacquerie effrayante, archaïque et anarchique.

 

III. Hippolyte Maquan, Insurrection de décembre 1851 dans le Var, Draguignan, 1853.

Il s'agit d'une étude sur la totalité de l'insurrection varoise, où Maquan relate des événements dont il a été témoin, et nombre d'autres dont il parle par témoins interposés.

Voici comment il présente l'insurrection dans la région du Luc et dans celle des Maures, et la marche sur Vidauban de ces insurgés. Maquan évidemment n'a pas été témoin de ces événements, mais il les nourrit de la vision qu'il a eue, puis qu'il a recréée, de la colonne de Vidauban arrivant à Lorgues.

Dès le 4, insurrection à la Garde Freinet, Le Luc, Vidauban, et dans les localités avoisinantes :

"Le tocsin sonne ; la générale bat ; de grands rassemblements d'hommes à figure sinistre, armés de fourches et de bâtons, parcourent les campagnes, hurlent La Marseillaise, se répandent partout, activent le mouvement, forcent à marcher, le pistolet sur la gorge, les gens les plus paisibles, pénètrent violemment dans les plus humbles demeures, dans les cabanes les plus retirées, pour extorquer des armes et des vivres.

Des femmes excitent leurs maris et leurs pères ; il en est, parmi elles quelques-unes qui se parent comme pour une fête. Leur jeunesse ne semble retrouver des sourires, que pour réveiller les plus odieuses passions, que pour éteindre les dernières étincelles d'honnêteté dans les âmes. [...]

Sur un mot d'ordre donné par la comité directeur, les colonnes du Luc et de la Garde Freinet renforcées, les premières des contingents des Mayons, du Cannet, de Gonfaron, Pignans, Carnoules, Flassans, etc., les secondes des détachements de Saint-Tropez, Gassin, Grimaud, Cogolin, s'ébranlent au même instant, au bruit des cloches, au chant de la Marseillaise et du Ça ira, et se mettent en marche vers le coucher du soleil, tambour battant, enseignes déployées.

C'est un spectacle étrange que ce ramassis incohérent d'ouvriers, de paysans en veste ou en blouse, de vagabonds déguenillés, coiffés de casquettes ou de vieux chapeaux de feutre défoncés, armés à la hâte de bâtons, de pioches et de quelques mauvais fusils. Dans la foule, des enfants et des femmes portent sous le bras un panier de cantinière. Parmi elles on remarque déjà l'aristocratie du genre, la personnification de la révolte. C'est une jeune femme qu'un chef, dit-on, affuble de son manteau pour l'improviser déesse de la Raison ou de la Liberté. Toutes les exaltations se confondent dans cet enivrement insurrectionnel : les propos obscènes et les chansons grivoises se mêlent aux hurlements des chants révolutionnaires et aux cris de mort. La luxure a de tout temps donné la main à la férocité sur le trône des Césars du Bas-Empire, comme sous la tente des Vandales. [...]

Çà et là des figures patibulaires, des faces sordides et déformées par la débauche, l'ivrognerie et la misère, surgissent comme d'infernales apparitions. [...]

Ainsi recrutée et composée, cette masse désordonnée et tumultueuse, surexcitée par le bruit, l'ivresse et des hourras de femmes, cette masse descend les pentes raides et sombres du versant septentrional des Maures, à cette heure douteuse où les malfaiteurs sortent de leur retraite pour venir guetter leurs victimes au détour du chemin. [...]

Une preuve non moins irrécusable du hideux aspect des bandes insurrectionnelles de la Garde Freinet et du Luc, c'est qu'elles frappèrent de terreur les démocrates vidaubanais eux-mêmes."

 

Le traitement partial de l'événement atteint ici son paroxysme.

Maquan conclut opportunément sa diatribe par cette invocation à Notre Dame des Anges, dont le sanctuaire domine les Maures et le sillon Cuers - Vidauban, et donc les communes insurgées et représentées dans la colonne :

"Pourquoi douter que la chapelle de Marie, tour de David, Boulevard de la Chrétienté au moyen âge, dominant ces contrées délivrées autrefois des sauvages incursions sarrazines, est appelée à les purger, les consoler, les préserver aujourd'hui de l'invasion socialiste, de cette hérésie d'un sensualisme sanglant, qui nous ramènerait à la barbarie musulmane ?"

IV. Hippolyte Maquan, Insurrection de décembre 1851 dans le Var, Draguignan, 1853.

La vision terrifiante de l'insurrection est encore renforcée lors des épisodes de Salernes et d'Aups, dont Maquan est témoin. Dans ces deux localités, la colonne est rejointe par des insurgés de l'Ouest et du Centre Var.

"De nouvelles bandes arrivent sans cesse. Celles de Brue* et de Bras* se font remarquer par leur attirail essentiellement rustique : des faux, des pioches, des pelles, des fourches et des bâtons. Deux charrettes portant des femmes qui descendent, en disant dans le rude et grossier patois provençal*** de la contrée : Il faut bien que nous suivions nos hommes pour leur faire la soupe.

Quelques vieillards les accompagnent.

C'est toute une émigration de tribus entières****. On se croirait dans la Kabylie. C'est la smala des Abd-el-Kader****de la chaumière".

* Bras et Brue-Auriac, localités situées entre Brignoles et Barjols.
*** On remarquera l'usage dévalorisant que fait ici Maquan du provençal. Le fait est d'autant plus significatif qu'avec les encouragements du préfet Haussmann, Maquan a abondamment usé du provençal dans son journal pour détourner les paysans de la cause républicaine. Maquan est lié à Roumanille, qui adaptera les dialogues provençaux anti-Rouges de Maquan dans son journal de Vaucluse. Maquan sera plus tard un ferme soutien du Félibrige naissant, dans lequel on trouvera aussi d'anciens insurgés. Cf. René Merle, Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise, 1986, et Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910, SEHTD, 1996. Cf. également infra : XIV.
****Mépris absolu du peuple paysan assimilé à l'indigène qu'il faut mater. Ce mépris se nourrit aussi de la différence entre l'aspect "militaire" de la colonne venue de Vidauban et l'arrivée massive, mais peu organisée, des "bandes" villageoises de l'Ouest.
***** Allusion à un épisode marquant de la guerre de conquête de l'Algérie par l'armée française (1847). Abd El Kader avait été emprisonné à Toulon au fort Lamalgue en 1848.

 

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